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Gibraltar, un rocher qui se mérite

Lors de mon convoyage St-Nazaire / La Grande-Motte, nous avions abordé le détroit de Gibraltar avec un vent de face de plus de 20nds et des vagues de 3m. Les cargos dansaient au tour de nous, et nous avons été contraint de nous dérouter vers le port Cascais en Espagne afin de reposer l’équipage et y faire deux ou trois réparations.

Cette fois-ci, le vent était aussi contraire et allait en forcissant au fur et à mesure que nous approchions du but. C’était dans la nuit du samedi 17 au dimanche 18 septembre, alors que j’étais de quart (un quart blanc car j’avais décidé de laisser Béa dormir). J’étais penché sur la table à carte à faire mes calculs d’autonomie de gazole, qui diminuaient au fur et à mesure que le vent forcissait… Vers 4h du matin : panne moteur bâbord, plus de gazole ! Je me précipite afin d’étouffer le moteur pour que je n’ai pas à réamorcer le système plus tard, et je démarre le moteur tribord sous un vent pleine face de plus de 25nds… Mes estimations d’autonomie sont largement dépassées par la capacité d’Essentiel à avancer face au vent à un seul moteur, et il ne m’en reste plus qu’un maintenant !

Heureusement j’ai à bord trois bidons de 20 l. de gazole chacun. Il est 4h30 et le vent souffle fort lorsque j’entreprends de déverser deux bidons sur tribord, mais le vent qui fouette en évacue une bonne partie hors de l’entonnoir. Me voici accroupi sur la jupe arrière, harnaché pour ne pas tomber à l’eau, en train de m’arroser copieusement de gazole en jurant contre les éléments qui s’acharnent contre mon projet de rejoindre Gibraltar… encore une fois !

Arrachée de son sommeil par le bruit du changement de moteur, Béa sort la tête du carré hébétée en me demandant si je suis bien attaché. Je lui réponds que non, j’ai décidé de prendre une douche de gazole sur la jupe arrière à 4h du matin, pied nus afin de tester mes capacités d’équilibre, juste pour rire !…

Une fois rafraîchi les idées à coup de vapeur de kérosène, je rempli le réservoir bâbord des 20 derniers litres, et je prends la décision de changer de cap pour le port d’Espagne le plus proche (once again !) afin de faire le plein et de laisser passer le coup de vent qui nous refuse l’approche du fameux cailloux. Cap donc sur Puerto José Banùs, où nous arrivons tranquillement à la voile dans un silence matinal (quel bonheur après plus de 24h au moteur), pour nous poser au ponton du ravitaillement des carburants.

Puerto José Banùs est un port étonnant où tout est neuf, luxueux, propre et calme. Impossible de rester longtemps car Essentiel doit repartir à l’assaut du rocher, et la météo prise au port annonce un petit 10nds favorable. Alors pourquoi ne pas en profiter ?

A 8h nous repartons doucement au moteur, je lance le CNED tranquillement sur la table du cockpit, Eliot et Loïg travaille sagement dans la souplesse d’une mer d’huile, et je m’endors près d’eux sur les coussins extérieurs, rincé.

Une heure plus tard je me réveille en sursaut ; les enfants travaillent toujours, mais les cheveux au vent, et les pages du CNED volent sur la table. Le vent a forci, levant une houle contre nous qui nécessite que je passe sur deux moteurs. 20nds, 25nds, 30nds… Nous n’arriverons donc jamais à rejoindre Gibraltar !!! Je change donc de cap une nouvelle fois, pour rejoindre le port le plus proche : Puerto Estepona. C’est le nouveau jeu du moment : le saut de puces espagnol…

Je suis un peu inquiet car le guide nautique précise que l’entrée du port est délicate lorsque le vent souffle de Nord-Ouest car l’entrée est étroite et l’on risque d’être repoussé sur la digue. Et le vent forcit, j’enregistre à 9h des pointes à 39nds ! Incroyable… Nous n’avançons qu’à 1,5nds sur deux moteurs. Heureusement que j’ai fait le plein ! Je bénis la précision du bulletin météo que m’a fourni le port de José Banùs deux heures auparavant.

Sur le trajet, non content de lutter contre le vent, il faut jongler avec des dizaines de casiers et filets qu’il nous faut éviter soigneusement ; ce n’est pas le moment se retrouver avec une hélice prise dans des mailles. Arrivés à l’entrée du port d’Estepona, nous arrondissons afin de bien nous présenter en face du passage exposé aux vents, et là surprise : un catamaran Lagoon pointe son étrave avec à son bord une dizaine de touristes en maillots de bains prêts à affronter la mer et ses 35nds de vent. Je leur fais un signe comme quoi ils sont fous de sortir par un temps pareil tout en me concentrant sur sur l’entrée du port et le vent de Nord-Ouest qui pousse sur la digue. Maintenant je dois négocier avec non pas un, mais deux catamarans qui doivent passer dans cette petite rade. Ouf, nous passons.

Accueil chaleureux dans ce petit port de pèche d’Estepona : un chalutier où trône sur le quai bâbord gisant sur son flanc ; souvenir d’un autre coup de vent qui a du le drosser jusqu’à le faire basculer par dessus le môle. Vision lugubre.

Nous y passerons une journée et une bonne nuit de repos à l’abri d’un BMS force 7 tout de même.

 

Le lendemain lundi 19 septembre sera un grand jour, car nous remonterons vers Gibraltar et atteindrons – enfin – l’enclave britannique de l’extrémité sud de l’Espagne.

 

3 Commentaires

  1. Charles

    Bravo Cap’tain.

    Ton expertise marine augmente encore et tes dons d’écrivain rendent ce récit haletant.

    J’aurai apprécié d’être avec vous, mais pas dans le gasoil, lol

    Allez, bises.

    Charles

  2. Karine

    Vite la semaine est finie et je vais suivre le récit de ces mystérieux aventuriers ceux qui troquent la vie occidentale bien rangée de cadre dynamique, aux responsabilités toujours plus envahissantes dans une vie accomplie. Et je réalise progressivement pourquoi ils traversent les mers, pourquoi ils vivent si proches des éléments …. C’est pour cette liberté chaque matin au réveil ! Ce récit est passionnant .. vous nous faites rêver . Bises et bon voyage

    Karine

    1. Cap'tain

      Ca nous fait chaud au coeur ce commentaire…
      En ce moment nous sommes à Tanger, et nous en profitons pleinement !
      Gros bisous à tous

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